
Le temps soulage mais ne guérit pas
Tes frères sont à l’école, je suis seule à la maison et je profite enfin de notre tête-à-tête hebdomadaire. Je te parle…
« Le temps passe bien trop vite, Margaux ! Je culpabilise de ne plus trouver suffisamment de temps pour toi. Lorsque je ne n’écris pas, j’ai l’impression de t’oublier. Lorsque les fleurs fanent sur ta tombe, j’ai l’impression de te laisser tomber. Lorsque je ris, j’ai l’impression de te délaisser. Lorsque je ne parle pas de toi, j’ai l’impression de te négliger. Lorsque je pense à un avenir heureux, j’ai l’impression de t’effacer. C’est angoissant ! » Je retiens mon souffle…
Comment parvenir à considérer ses trois enfants de manière égale alors que l’un d’eux est assis sur un nuage ? Prendre soin de tes frères, survivre en restant connectée à toi grâce à l’écriture, se rendre au travail, entretenir la maison en s’accordant occasionnellement du temps pour soi. Le rythme est soutenu et je crains de ne plus réussir à m’occuper de toi. Le temps file et je voudrais pourtant le retenir. Il m’éloigne de toi. J’ai retrouvé une routine et je me laisse porter par le tourbillon effréné de la vie.
Ce matin, comme presque chaque matin, j’ai déposé tes frères à l’école puis je suis venue me recueillir devant ton petit jardin fleuri au cimetière. J’ai poussé cet imposant grillage noir et je me suis agenouillée devant ta magnifique pierre tombale. Grand-papa y a mis tout son cœur. C’était une tâche particulièrement difficile pour lui. Comment ne pas trembler, comment ne pas se sentir blessé au plus profond de sa chair quand il faut réaliser la pierre tombale de sa petite-fille ? Je suis contente du résultat. Cette pierre, symbole d’amour et d’authenticité, reflète ta personnalité.
Parfois, je crains de baisser les bras et de ne pas arriver au bout ce projet d’écriture. Un sentiment d’abandon s’installe. Je frissonne…
« Je ne peux pas t’abandonner ! C’est mon rôle de maman. Je suis obligée de tenir. Je te l’ai promis, mon amour. » Ma vision devient floue…
Le temps file et je me sens plus apaisée. Mon corps souffre moins, je ne somatise plus. J’ai retrouvé l’appétit, je parviens à mieux dormir et je souris à nouveau. C’est étrange, je me suis habituée à ton absence. Penser à toi est moins douloureux. Se sentir mieux m’inquiète pourtant. Je me sens coupable. Comment est-ce possible d’aller mieux alors que j’ai vécu la pire des injustices que puisse vivre un parent ? C’est impossible ! Un sentiment de trahison me gagne… Je respire à nouveau mais je souffre de respirer…
« Le temps ne guérit pas toujours la douleur, mais il t’apprend parfois à vivre avec. »
Atteinte au plus profond de mes entrailles, j’ai trouvé la force d’avancer, ma chérie. Je suis convaincue que nous possédons tous en nous une capacité de résilience. Je ne le pensais pas jusqu’au jour où nous avons vécu ce drame et les premières semaines qui ont suivi ta perte. Quand Mathis, âgé de deux ans, a cessé de respirer pendant de longues minutes, mon souffle s’est arrêté avec le sien. Sa respiration a repris et la mienne aussi. J’ai eu si peur, ma chérie. Le soir du 16 février 2019, je me souviens avoir dit à papa, que si ton frère n’avait pas survécu, je ne m’en serai jamais remise. Aujourd’hui, je peux le dire, on ne peut pas s’en rétablir, mais on apprend à vivre différemment. Je ne suis pas guérie mais je vais mieux, mon amour. Survivre à ta disparition est possible, car je le fais pour toi. Ton histoire n’est pas finie elle continue avec la mienne. Tu fais partie de moi. Tu es en moi.
« Tu n’es plus là où tu étais, mais tu es partout là où je suis. »