
« La douleur ne vieillit pas »
C’est le printemps. Nous sommes le 21 mars. Je suis avachie sur le canapé. Malade. Fiévreuse. La grippe ne nous épargne pas. Les mouchoirs à portée de main. Je t’observe sur la page de couverture de ton album photos. J’analyse chaque trait de ton visage. Tes fossettes. Ton adorable nez en trompette. Tes grands yeux ronds. Ta petite houppette sur la tête. Tu es belle. La plus belle. Mon regard fébrile se noie dans le tien. Rien plus rien. Tout est immobile. Je cherche désespérément un clignement de tes yeux. Tu trônes là. Simplement. Inerte. Sur le meuble de la télévision. Lumineuse. Le regard doux. Perçant. J’avale ma salive. Mon cœur se serre. Ta vie s’est figée. La mienne aussi.
Un parent endeuillé, mon trésor, fait parfois face à des maladresses remplies d’amour. C’est mon cas. J’avais besoin de les mettre sur papier, de les inscrire noir sur blanc.
Voici ce que j’ai pu entendre :
« C’était peut-être mieux que cela arrive maintenant plutôt que plus tard. »
Comme si, la souffrance était liée à l’âge. Comme si l’intensité de la douleur dépendait de l’âge de l’enfant au moment de sa mort.
Peut-être qu’il est plus facile d’effacer quelques mois d’une vie que des années. Margaux, ma chérie, tu as vécu 3 mois et demi. Trois mois c’est court. Que peuvent bien représenter trois petits mois dans une vie ordinaire ? Pas grand-chose. Certes. C’est le temps d’une saison. Trois mois c’est bref. Trois mois c’est insignifiant. Et pourtant… Tu manques continuellement à ma vie.
« Tu l’as connue en bonne santé. Elle n’a pas souffert ! »
Comme si la mort de son enfant était plus supportable sans le paramètre « souffrance ». Moins l’enfant souffre, plus la mort est tolérable. Pourtant… Tu manques douloureusement à ma vie.
« Vous en aurez d’autres ! »
Comme si un bébé décédé pouvait si simplement être remplacé. Ton petit frère est né. Et pourtant… Tu manques toujours à ma vie.
« Au moins, vous avez d’autres enfants ».
Comme si la présence de frères et sœurs pouvaient soulager nos maux. Oui, j’en ai d’autres. Tes grands frères. Ton petit frère. Ils m’apportent de la joie, ne me laissent pas le choix. Je me lève pour eux, le cœur toujours aussi lourd de ta perte.
« Tu as de la chance d’avoir des souvenirs. Tu peux t’accrocher à ces moments précieux de vie. »
Comme si la peine se mesurait sur la base des souvenirs. Je me souviens de toi vivante. Je me souviens de toi dans mes bras. Je me souviens de ton rire. Je me souviens de tes gazouillis. Je me souviens de tes pleurs. Je suis considérée comme chanceuse dans mon malheur. Et pourtant… Tu manques terriblement à ma vie.
« Les choses arrivent aux gens qui sont capables de les encaisser. Tu es forte. »
Comme si, nous savoir forts allait nous donner les armes pour continuer. Je ne suis pas forte, ma chérie. Je n’ai pas le choix. Je dois affronter ta mort. Seule. Désarmée. Le cœur brisé par ton absence.
« Comment veux-tu oublier avec tous ces portraits et objets que tu as de ton enfant ? »
Comme si oublier ta mort était possible. Mon cerveau n’a pas la capacité de supprimer mon trauma. Oublier ta mort serait oublier ta vie. Alors avec ou sans portraits, avec ou sans objets, tu manqueras éternellement à ma vie.
Le manque est viscéral. La souffrance est là. Il n’y a pas d’échelle de douleur. Chaque peine a le droit d’être vécue et hurlée, d’être ressentie à sa manière. »
Face à la mort d’un enfant, il n’y a pas de mot. Pas de tournure. Pas de remède. Personne n’est armé pour anesthésier la douleur d’un parent orphelin de son petit.
« Car pour une mère qui a perdu son enfant, c’est toujours le premier jour. Cette douleur-là ne vieillit pas. Les habits de deuil ont beau s’user et blanchir : le cœur reste noir. » Victor Hugo
Je me souviens de ce premier contact avec la caissière du supermarché une semaine après ton décès qui, d’une voix tremblante, les yeux humides, m’a dit : « Je ne sais pas trop quoi vous dire, mais je pense à vous ». Cette phrase m’a touchée. Savoir qu’on pensait à toi, à nous, m’a apaisée malgré cette insoutenable réalité. Ta mort.