
La mort rend muet mais pas sourd
Il est 6h du matin, nous sommes les 27 janvier 2023. Ton petit frère a terminé sa nuit. Nous sommes dans son petit espace coloré. Il joue. Hier, nous célébrions son onzième mois de vie. Onze mois déjà, ma chérie.
« Onze mois pour ton petit frère.
Beaucoup de progrès.
Beaucoup de rigolades.
Beaucoup de sourires.
Beaucoup de pleurs.
De l’épuisement.
Mais surtout…
Beaucoup d’amour et de bonheur ».
Je ne sais pas. Je ressens particulièrement le besoin d’écrire. Peut-être parce que nous venons de passer le cap fatidique de la deuxième année après ta naissance. Comme, si cette fois-ci, tu avais complètement disparu de nos vies. Comme si j’avais besoin de te maintenir en vie, encore plus qu’avant. Comme si une fois passé le cap des premières fois, il n’y avait plus de raison de parler de toi, ni de te pleurer. A chaque première fois, nous étions entourés. Beaucoup de monde nous a consolés. Puis, l’habitude. Probablement. L’habitude… C’est le deuxième noël sans toi, le deuxième anniversaire sans toi, bientôt la deuxième année sans toi. L’habitude t’engloutit et te pousse gentiment dans le silence. Un silence profond et douloureux. Un silence terrifiant. On s’est habitué à ton absence. Le monde s’est habitué au vide que tu as laissé ici depuis ce terrible jour, le pire de notre vie. Le vacarme de la vie a pris le dessus. Notre peine n’hurle plus. Plus assez fort. Nous voilà plongés dans une sourde solitude.
Je suis contente car malgré quatre réveils nocturnes, ton petit frère a bien dormi. Depuis ses quatre mois, les nuits sont difficiles, hachées, rudes. Je passe des nuits blanches. De pire en pire. Je suis épuisée. Les nerfs à vif. La patience malmenée. La nuit dernière, je me suis surprise à lui hurler dessus. « Il faut que tu dormes. Non ! Ce n’est plus possible. Maman a besoin de dormir, je n’arriverai plus à m’occuper de toi ! Je ne vais pas tenir ! ». Effondrée, je me suis mise à pleurer avec lui, à lui supplier de dormir : « S’il te plaît dors ! Dors ! J’en peux plus. Maman n’en peut plus tu comprends !? ». Ses pleurs sont devenus des hurlements entrecoupés par de gros sanglots. Après l’avoir allongé dans son petit lit à barreaux, ce petit lit dans lequel toi aussi tu as dormi, je suis descendue d’un étage. Je me suis assise sur le canapé et j’ai respiré profondément, les yeux fermés. Il fallait à tout prix que je retrouve mes esprits. Aloïs, seul dans son lit, pleurait. Une dizaine de minutes est passée, je crois, avant mon retour auprès de lui dans sa chambre. Je m’en voulais. Terriblement. Honteuse, je l’ai serré dans mes bras en lui demandant pardon : « Pardon, mon chéri, tu n’es pas bien, tu as besoin d’être rassuré. Pardon d’avoir crié. Pardon. Pardon. Pardon. Hurle, pleure, vis ! Je n’ai pas le droit de me plaindre ! Je t’aime mon bonhomme d’amour !».
J’avais envie de taire le bruit de la vie. Quelle honte !
Mes cris n’ont rien changé, ne l’ont pas calmé. Ils ont eu pour réponse l’augmentation de ses pleurs. Je m’en veux. Je me sens mal. Comment ai-je osé lui hurler dessus ? Il est en vie ! Il respire. J’ai de la chance de l’entendre. Toi, je ne t’entends plus. Toi, tu ne fais plus de bruit. Tu es silencieuse et je pleure ton silence.
Tous les bébés crient. Tu as aussi pleuré, mon amour. Surtout le soir, lorsqu’il était l’heure d’aller se coucher. Les fameux pleurs de décharge qu’ont presque tous les bébés, tu les as eus aussi. C’était ton moyen d’évacuer tout ce que tu avais vécu dans la journée. Un bébé pleure pour exprimer un besoin et le communiquer. En temps normal, ils se calment lorsqu’on y répond. Ça fonctionnait avec toi, ma chérie. Une douce berceuse, un gros câlin et tu parvenais à t’apaiser. Aloïs, lui ne se calme pas. Pas toujours. Souvent, ses pleurs au milieu de la nuit sont excessifs. Ils me poussent à bout. Ils persistent. Ils m’épuisent.
Je le ressens. J’en suis certaine. Aloïs se réveille pour me tranquilliser et me dire : « Ne t’inquiète pas, maman. Je vais bien. Je suis vivant ! ». Quel adorable petit garçon ! Il veut juste soulager sa maman. Lui faire du bien. La nuit, depuis ton décès, me fait peur. La nuit est silencieuse, immobile, étouffante comme la mort. Tu es partie dans un silence absolu. Alors oui, je suis terrifiée par la nuit. Quand il dort, je ne peux m’empêcher de regarder la caméra du babyphone et les valeurs de sa saturation. Je ne ferme qu’un œil. Quand il dort, alors que je pourrais me reposer, je ne dors pas. Pas pleinement. Pas sereinement. La mort dans la plus effrayante tranquillité, alors que tout semble paisible, pourrait surprendre. Lorsque les valeurs de la saturation sont plus basses que d’habitude, comme ces derniers jours avec cette petite bronchite qui le chicane, je suis inquiète. Papa a beau me rassurer, me dire que tout est normal, que ton frère va bien. Je m’obstine dans cette peur qui est devenue impossible à taire. Je suis sourde et terriblement seule. Enfin pas totalement. Tu es là.
Tu es là. Silencieuse. Bien présente. Comme toujours. J’observe cette jolie photo de toi contre le mur en face de moi. Il me suffit juste de plonger mon regard dans tes yeux malicieux pour être apaisée, réconfortée et reposée. Le manque de sommeil est pesant mais ton doux sourire me redonne l’énergie pour vivre pleinement cette nouvelle journée auprès de tes frères et papa, auprès de notre merveilleuse famille.
Je t’écris parce que tu es devenue muette mais pas sourde. J’écris pour ne pas t’oublier. J’écris pour qu’on continue à parler de toi. Je t’écris pour te parler encore et encore…
La mort rend muet mais pas sourd.