Articles

Le deuil d’une vie

C’est dimanche. Nous sommes le 29 janvier 2023. Il est 6h30. Ton petit frère est matinal. Je profite de ce lever aux aurores pour t’écrire. Tu étais particulièrement présente dans ma tête hier. Tu ne sors jamais vraiment de mes pensées mais certains jours ton souvenir est plus pesant. J’imagine que c’est le contrecoup, une semaine après ton anniversaire. Amère et douloureuse, ta mort me consume de l’intérieur.

Le deuil est complexe. Tout sauf linéaire. En dents de scie. Un pas en avant et trois en arrière. Des hauts et des bas. Le deuil est rempli de moments de tristesse puis de résilience. Le deuil est personnel. Parfois, il perdure. Parfois, il est bref.  Il nous fait vivre des émotions intenses. Sentiment d’abattement, de confusion. Besoin de silence, d’isolement ou besoin de faire du bruit, d’hurler, de parler, d’agir.  Chacun son chemin. Chacun son espace.  Avec papa, notre deuil est différent mais la souffrance est la même. Nous te pleurons tous les deux. Toi, notre fille chérie, tu es morte. Je suis bruyante. Il est silencieux. Ton départ m’a poussée dans l’action. Parler de toi. Parler de nous. Raconter. Et surtout ne jamais se taire. Papa est discret. Papa te ressent de l’intérieur. Papa se tait. Papa reste en retrait.  Votre lien est intime. Papa n’a pas besoin de crier sa douleur. La ressentir lui suffit.

Samedi dernier, le jour de ton anniversaire. Nous avons donné rendez-vous à nos proches au cimetière, là où repose ton petit corps emmailloté dans mes écharpes. Celles qui t’ont portée pendant plus de trois mois et qui le feront encore pour l’éternité. Notre petit rituel, notre lâcher de ballons, pour te souffler notre amour était beau, serein, paisible. Je me suis sentie étrangement bien. Je suis restée à distance de ta tombe. Je t’ai observée dans le ciel, uniquement dans le ciel. Nos mots envolés, je me suis tournée vers papa et lui ai dit : « J’ai apprécié ce moment. C’était simple. C’était doux. C’était beau. ». Papa m’a répondu. Il a parlé. C’est rare. « Oui, mais ce n’est pas ici, que nous devrions fêter un anniversaire ». Ton papa souffre, ma chérie. Il souffre de ton absence. Il souffre en silence.

Je suis assise devant notre bibliothèque. J’observe ton petit frère jouer avec une grosse caisse en bois. Il se met à genoux et tente de se redresser en prenant appui sur elle. La boîte instable bascule. En déséquilibre, il se rattrape de justesse évitant la chute. Je lui dis d’une douce voix : « Aïe, Aïe ! Tu vas te faire mal, mon chéri. Ce n’est pas une bonne idée de t’appuyer là-dessus. ». Un peu effrayé et surpris par l’instabilité du coffre, il me répond en pleurnichant par des gazouillis « Tatatayadada ».

A l’image de l’équilibre de cette caisse, le deuil est fragile, précaire. Il est variable. Certains jours, tout semble facile. Lumineux. Limpide. Coloré. Le bonheur est là. Ton souvenir est léger et, telle une plume, tu virevoltes autour de moi. Ta mort est aérienne. Je me sens pousser des ailes. Je suis paisible. Je plane avec toi. Certains jours, tout semble pénible. Sombre. Brumeux. Grisâtre. La tristesse est là. Ton souvenir est pesant, lourd comme du plomb. Tu manques à ma vie. Ta mort est obscure.  Je me sens clouée au sol. Je suis abattue. Je meurs avec toi.

Faire le deuil de toi. C’est impensable. Impossible. Je n’y parviens pas. C’est inconcevable. Ta mort, c’est faire le deuil d’une vie. Une vie inachevée. C’est intolérable. J’apprends simplement à vivre avec l’inacceptable. J’apprends à dompter ma douleur. Je gère une journée après l’autre avec des moments de tristesse, de colère, d’anxiété, de culpabilité, d’isolement, d’incrédulité, de résilience. Faire le deuil de toi ça serait pour moi petit à petit te laisser plonger dans l’oubli. J’en suis incapable.  Comme me l’a écrit mon amie Laurianne : « Être endeuillée, ce n’est pas un choix, c’est un droit ». « Le deuil c’est honorer les relations d’amour ». Mettre un terme à notre relation est inimaginable. Je suis endeuillée à vie.

Auteur

norah.siegenthaler@bluewin.ch
Je m'appelle Norah Simon. Je suis née le 30 octobre 1989 à Lausanne. J'ai suivi une formation d'enseignante primaire à la Haute Ecole Pédagogique de Lausanne. J'ai toujours apprécié la lecture et l'écriture. Depuis le décès de ma fille, j'y ai trouvé un refuge, un moyen d'évacuer mon trop-plein d'émotions, un véritable exutoire.