
Le sentiment d’abandon, une lutte perpétuelle
Nous sommes, le vendredi 17 novembre. Tes grands frères sont à l’école, Aloïs est à la sieste et je suis seule avec ma culpabilité qui me ronge de l’intérieur. A petit feu. Insidieuse. Comme une ombre permanente qui refuse de me lâcher. Impossible de m’en défaire. Cette émotion me heurte encore et encore. Trop souvent. La gorge nouée, je contemple avec intensité une photographie spécialement développée pour le jour de tes funérailles. Sur la commode de notre salon, entre nos deux canapés, au milieu des portraits de tes frères, je te dévisage. Figée dans le temps. Tu es toujours un bébé de trois mois. Vêtue de ton pyjama léopard. Mon préféré. La plus mignonne des félines. Le teint halé. Deux billes noires perçantes au centre de ton visage. D’une beauté pure. Papa te porte. La tête sur ses épaules. Tu lui ressembles. Comme deux gouttes d’eau. La photo est collée dans un cadre que Mathis a confectionné peu de temps après ta mort. Une sorte de refuge intime et authentique. Un abri pour un délicat souvenir. Celui d’un instant de tendresse éphémère entre un père et sa fille. Il a puisé dans le bac de tes photos et a sélectionné la plus belle à ses yeux. A mes yeux, elle l’est également. Ce moment partagé avec ton papa qui t’enlace, assis sur le fauteuil bleu de notre salon irradie la beauté d’un amour profond et sincère. L’amour inconditionnel. L’amour vrai. Un souvenir fugace. Une promenade nostalgique de ce que nous étions avant que nos vies se transforment. A jamais.
La vision de cette photo ravive en moi une douleur profonde. Elle me blesse, non seulement pour moi-même, mais surtout pour papa. Déchirante. Poignante. Bouleversante. Ta disparition a été un véritable séisme dans nos existences. Dans la mienne. Dans la sienne. Elle a tout emporté sur son passage. La complicité qui transpire de cette photo me tourmente, car je sais qu’elle ne sera plus jamais vécue de la même manière. En la regardant, je ressens une douleur similaire à celle que j’ai ressentie le jour de ta mort et dans les jours qui ont suivi. Tu es partie, et ma douleur était immense. Incommensurable. Inqualifiable. Un trou béant s’était ouvert sous mes pieds. Le sol entier se dérobait. Je souffrais mais voir papa dans la peine était encore plus dévastateur. Je connaissais l’ampleur de la détresse que je ressentais, et je savais qu’il la ressentait tout autant. Je ne voulais pas qu’il endure une telle souffrance. C’était bien trop dur. Atroce. L’horreur. Mon cœur saignait, tout mon être était en souffrance absolue et concevoir que papa puisse ressentir la même chose était insupportable. En contemplant cette photo, c’est une réplique de cette douleur qui m’envahit. Les larmes coulent. Mon estomac se serre. Mon corps se crispe. Je suis saisie par ce même besoin. Un besoin animal. Serrer papa dans mes bras. A nouveau. Et Lui dire, « Nous sommes toujours ses parents. Le lien persiste. On y arrivera. On survivra à sa mort. »
Le 15 mai 2021, nous t’avons fait nos adieux. Un adieu éternel. Sans retour. Seulement quatre jours après ton décès. Une perte si soudaine. Inconcevable. Tragique. Évoquer cette journée me donne la nausée. À cet instant précis, tout ce que je désirais, c’était célébrer ta vie. Ta courte existence. Te rendre hommage. Te dire merci. Merci de nous avoir choisis. Transformer ce moment en une belle célébration. Magique. Festive. Car c’était la dernière. La dernière en ta présence. Des couleurs vives. Eclatantes. Des photos. De toi. De tes frères. De nous. Des dessins. Des ballons. De la joie. Du bonheur. Des rires. L’espace devait rayonner de lumière, être éblouissant. À ton image.
Nous avons surmonté ton enterrement. Ce terme glisse rarement de mes lèvres. Je préfère parler de ton envol, ton enciellement. C’est bien plus doux. C’est comme si tu t’étais échappée vers un autre univers. Un lieu imaginaire. Sans détresse. Sans contrainte. Un lieu de lumière. C’est réconfortant. C’est une manière, de m’écarter de l’amer réalité de ta mort.
Assise sur le canapé, je m’immerge dans le reflet de tes yeux. Ton regard est solaire. Le mien ne l’est pas. Margaux, j’ai cette sensation lancinante de t’abandonner, de te laisser glisser dans l’oubli. Petit à petit. A chaque fois que ma plume délaisse le papier. A chaque fois que tu t’échappes de mes pensées. La même culpabilité. La même peine. Le même malaise. Lorsque je ne te consacre pas suffisamment de temps, c’est comme si je désertais mon rôle de maman. Une expérience que je revis inévitablement comme le jour le plus sombre de ma vie.
Le souvenir de ce moment déchirant où je t’ai laissée seule dans cet hôpital en te tournant le dos me hante. Une image indélébile. Gravée. Traumatisante. Une cicatrice encore à vif. Toi, si petite. Un être si fragile et vulnérable. Anéantie et impuissante face à cette nouvelle réalité, j’ai observé ton petit corps sans vie à travers les parois transparentes du berceau de la maternité et je suis partie. Abattue. Silencieuse. Sans réaction. Que pouvais-je faire d’autre ? Rien. Je le sais bien. Et pourtant, en te quittant ce jour-là, j’ai ressenti comme une forme d’abandon. Que pouvais-je faire d’autre ? Rien. Je le sais bien. Ta mort a arraché de moi ce rôle de mère.
Chaque fois que cette pensée ressurgit, c’est comme si je replongeais dans une douleur indicible, comme si le poids de l’abandon me pesait à nouveau. Que puis-je faire d’autre ? Rien. Je le sais bien. Ta disparition a transformé la maternité en une ombre constante, une silhouette insaisissable de ce qu’elle aurait dû être. Et je me retrouve là, à errer, à écrire ces mots, mes maux, dans l’espoir de préserver ce lien maternel qui m’a cruellement été arraché. Tant bien que mal, je m’accroche à toi. A travers chaque lettre que je trace, je tente de repousser l’idée déchirante que je t’abandonne. A travers chaque mot, chaque phrase, chaque paragraphe, j’essaie de faire vivre cette relation maternelle. A travers chaque écrit, j’essaie de faire exister notre lien mère-fille malgré l’invisible qui nous sépare.