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L’enfant arc-en-ciel

Nous sommes les 14 février 2023. Il est tard. Tes frères dorment. Je profite du moment pour t’accorder du temps. Un espace rien que pour toi et moi. Un rituel pour te maintenir en vie et pour te survivre.  

Hier, j’ai échangé avec une amie qui est la maman d’une petite déesse des étoiles. Comme toi, comme tant d’autres, sa petite princesse illumine notre ciel et le rend si beau. Comme nous, cette maman a vécu la tempête. La perte de son enfant. Comme nous, elle a vécu le bonheur. L’arrivée d’un arc-en-ciel. Et comme nous, elle a vécu des réflexions dérangeantes pourtant bienveillantes de son entourage. Elle voulait connaître mon ressenti. Quelle place peut-on ou doit-on donner à cet enfant venu après l’orage ? L’enfant arc-en-ciel.

L’enfant arc-en- ciel, c’est l’enfant qui vient après la tempête. L’enfant arc-en-ciel, ce sont les couleurs, du bonheur, après la pluie et la tristesse. L’enfant arc-en-ciel c’est une position délicate. Une position délicate pour ses parents, son entourage et lui-même.

Nous avons pris du temps pour annoncer la grossesse de ton petit frère. J’appréhendais le regard du monde extérieur.  « Qu’allaient penser les gens ? ». « Un nouvel enfant si proche du drame. Déjà ? Ce n’est pas trop tôt ? Tu cherches à la remplacer ? ». Quelle délicate position !

Allongée dans ton lit, ton petit corps sans vie, je t’ai pourtant fait la promesse. Alors que nous faisions face à la mort, je me suis tournée vers papa : « La vie doit gagner. J’ai besoin de redonner la vie ». Je suis tombée enceinte. Très rapidement. Peut-être trop rapidement. Le doute s’est installé. « Ne suis-je pas en train de te remplacer, de combler un manque ? ». Je me suis sentie coupable de haute trahison envers toi. Je me suis sentie coupable de manque d’intérêt envers lui. Le derrière entre deux chaises, j’étais perdue.

Après la naissance de ton petit frère, je me suis sentie bousculée par certaines réflexions maladroites qui partaient pourtant d’une bonne attention. Face à l’inquiétude grandissante de notre entourage pour l’équilibre et le bien-être de ton petit frère, voilà ce que j’ai entendu : « Pense à laisser de la place à Aloïs. Il ne doit pas porter le poids de ta tristesse, ni vivre dans l’ombre de sa grande sœur ! » ou encore « Margaux n’est-elle pas trop présente dans ta tête ? ».  Comment pourrais-tu être trop présente, ma chérie ? Tu n’es plus là. Justement. Tu ne prends plus de place. Justement. Alors je suis obligée d’en faire. Obligée de te libérer de l’espace pour t’honorer. Obligée de te libérer du temps pour te maintenir en vie.

Agacée par ces remarques, j’aurais pu rétorquer : « Vous ne pouvez pas m’expliquer ce que vous ne connaissez pas ! Vous n’avez aucune légitimité ! ».  Blessée, j’ai simplement acquiescé. J’en suis consciente, ma chérie. Ton petit frère est arrivé après ta mort.  Le voir grandir, c’est t’imaginer grandir. Inévitablement, ton histoire, c’est son histoire. Se questionner est sain. Va-t-il souffrir ? Prends-tu trop d’espace dans la maison, dans mon esprit ? Tu es présente partout. Dans la chambre d’Aloïs. Dans celle  de tes grands frères. Au salon. Partout. Des objets. Des vêtements. Des décorations murales. Des photos. Des traces de ton existence. Des traces de ta vie. Partout.

Le besoin d’une mère endeuillée de consacrer du temps et de l’espace a son enfant disparu est vital. Comme toutes ces mamans, j’ai besoin de rituels, de photos, d’objets qui me rappellent ta présence. Pour compenser ton absence. Pour ne pas oublier. Tout simplement.

Je constate avec désarroi que sans ces photos, je ne parviens plus à dessiner les jolis traits qui composaient ton doux visage. J’ai oublié. L’horreur. Grâce aux clichés présents partout dans notre maison, je me rappelle. Qu’est-ce que tu es belle ! Je t’observe sur l’un d’eux. Assise dans ton siège auto, tu es lumineuse.

Je parle de toi à ton petit frère tous les jours. Je lui explique qui tu es. Je lui explique qui il est. Je lui dis que je suis heureuse. Heureuse de l’avoir accueilli. Je lui dis que je l’ai désiré. Je lui dis que je l’aime. Je lui dis que je suis triste. Triste de t’avoir perdue. Je lui dis que ma tristesse n’est pas sa tristesse. Parler de ses émotions, sans les refouler, c’est te faire une place, certes un peu différente, mais c’est aussi lui faire une place saine au sein de notre famille. Parler de toi, parler de lui c’est lui garantir la sérénité et lui permettre de s’épanouir.

Lorsque je lui ai enfilé ce body que tu avais toi-même porté, je lui ai dit : « Tu sais ta grande sœur elle l’a porté aussi, comme tes grands frères un peu plus tôt. Je suis contente que tu le portes aujourd’hui. Ça me fait penser à elle. Je me souviens de ta grande sœur et je suis heureuse de te voir porter cet habit ». Régulièrement, je lui montre tes portraits affichés aux murs et lui murmure « C’est ta grande sœur, mon chéri ! ».

Les rituels, les symboles, les objets qui marquent ta place dans notre famille sont essentiels. Tes grands frères les apprécient. Ils parlent de toi tous les jours et au présent. Les 21 janvier dernier, ils étaient heureux de fêter ton anniversaire, de souffler tes bougies. Ils étaient excités au moment du lâcher de ballons, lorsque nous avons envoyé nos mots doux dans les airs. Ce jour-là était une fête. Tu grandis à travers leurs paroles, à travers nos gestes. Régulièrement, ils commentent les photos de ton album. Pour eux, comme pour nous, il est rassurant de savoir qu’au-delà de la mort, le monde continue de garder une petite place pour le défunt. Tu as survécu à la mort, mon trésor. J’imagine ce que pourraient penser tes frères si ces rituels n’existaient pas. J’imagine nos murs vides de tes portraits. J’imagine les marches de la mezzanine de la chambre d’Aloïs sans tes chaussons « lapins », sans tes petites robes à pois. J’imagine ta bougie constamment éteinte. J’imagine leur inquiétude, ma chérie. Cela signifierait qu’une fois mort, le monde nous oublie. Une fois mort, il ne resterait plus rien de nous. Le vide. Le néant.  L’angoisse. La mort supprimerait alors la vie.

Masquer ses émotions, c’est faire du mal en voulant protéger. « Les enfants se sentent souvent responsables de tout ce qui advient à leur entourage »[1]. Les non-dits sont ravageurs. Aloïs a le droit de connaitre son histoire. Le terrain n’était pas neutre à son arrivée. Instable. Aloïs doit savoir qu’il n’est pas notre guérisseur. Il n’est pas le remède de ta perte.  Aloïs n’est pas un pansement. Il est notre quatrième enfant. Désiré aussi fort que tes grands frères. Désiré aussi fort que toi. Aloïs doit savoir que nous l’aimons autant que tes grands frères. Autant que toi. Ton petit frère est mon quatrième enfant. Son arrivée m’a redonné ce rôle de mère. Ce rôle que ta mort m’avait retiré. Mais son arrivée n’a pas remplacé le manque de toi, ni supprimé ma souffrance et ma peine.

Diminuer l’intensité de ta vie dans la nôtre, c’est taire ton existence. C’est aussi supprimer ta place dans la fratrie. Quelle atrocité ! Je continuerai à t’écrire dans cet espace rien que pour toi et moi. Je ne t’abandonnerai pas. Jamais.

[1]Isabelle Filliozat, Au cœur des émotions de l’enfant, Editions Jean-Claude Lattès, 1999

Auteur

norah.siegenthaler@bluewin.ch
Je m'appelle Norah Simon. Je suis née le 30 octobre 1989 à Lausanne. J'ai suivi une formation d'enseignante primaire à la Haute Ecole Pédagogique de Lausanne. J'ai toujours apprécié la lecture et l'écriture. Depuis le décès de ma fille, j'y ai trouvé un refuge, un moyen d'évacuer mon trop-plein d'émotions, un véritable exutoire.