
Les premiers jours sans toi
Mes premiers pas sans toi
Cela fait une semaine que tu es partie. Je n’arrive plus à m’occuper de tes frères. Je n’ai plus la force. Je me suis refugiée dans le sommeil. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour ne pas penser. Blottie contre ta gigoteuse encore imprégnée de ton odeur, je dors de longs moments chaque jour. Heureusement, papa trouve encore un peu d’énergie pour le faire à ma place, mais je vois bien qu’il ne tiendra pas longtemps.
Lorsque nous sommes rentrés de l’hôpital, les bras vides, c’est l’effondrement. Notre monde s’est écroulé sous nos pieds créant un gouffre béant dans lequel je commençais à m’enfoncer. Je suis entrée dans la maison et j’ai spontanément fait le tour des pièces comme si j’allais pouvoir te trouver quelque part. Je me suis penchée sur ton moïse qui ne te bercera plus, j’ai fait bouger le mobile de ton parc dans lequel tu ne joueras plus, j’ai vu une couche dépasser du sac à langer qui ne te servira plus, j’ai senti tes bonnets et ton pull qui ne te réchaufferont plus, j’ai posé mes mains sur le lit dans lequel tu ne dormiras plus et j’ai aperçu une lolette sur le canapé qui ne pourra plus apaiser tes pleurs. La douleur qui m’a envahie à ce moment est innommable. Aucun adjectif suffisamment fort ne peut la décrire. Retrouver tes affaires éparpillées dans toutes les pièces comme si tu étais encore présente parmi nous, était, de loin, l’épreuve la plus difficile que j’ai eue à affronter jusqu’à aujourd’hui. Tous ces objets qui t’appartenaient et qui désormais n’avaient plus aucune fonction, si ce n’est que de me rappeler tout ce que je ne verrai plus, m’ont poussée de plus en plus violemment au fond du trou.
Tes tontons, tes tatas, Omi, Opi, grand-maman, grand-papa et Greg nous ont entourés de tout leur amour. Pendant toute la semaine, nous n’avons jamais été seuls. Ils sont parvenus à soulever des montagnes pour soulager notre peine. Tout s’est organisé naturellement. Tes frères ont été gardés à tour de rôle chez Opi et Omi, grand-papa et grand-maman et chez tonton Mathieu. Tata Aude a appelé les pompes funèbres. Dans le calme, chacun avait trouvé une occupation. Pendant que l’un d’eux me préparait un bouillon (c’est la seule chose que j’arrivais à avaler), deux autres avaient commencé le tri de tes affaires pour les éloigner de ma vue et deux autres se battaient contre la machine à laver capricieuse et le séchoir. Une véritable fourmilière s’est déployée. Je n’ai rien eu à gérer. J’ai pu rester assise sur le canapé et vivre intensément mes émotions qui oscillaient entre tristesse, colère, culpabilité et désespoir. Sans leur aide précieuse, la vaisselle se serait accumulée dans l’évier, des géantes tours de linges sales se seraient constituées dans la buanderie et la maison aurait ressemblé à un énorme dépotoir. A quoi bon ranger, nettoyer ? Tu n’étais plus là. Ma vie s’est mise entre parenthèses. Toutes les petites choses du quotidien sont devenues de terribles épreuves.
Chaque jour depuis ton « envol », nous avons reçu des cartes de condoléances. Nous avons arrêté de les compter, tellement il y en a. Les premières qui nous sont parvenues m’ont mise en colère. Pourquoi est-ce qu’on m’envoyait tout ça ? Ce que je voulais, moi, c’était toi, Margaux, pouvoir continuer à te serrer dans mes bras, te voir grandir au sein de notre famille. Au fil des heures, des journées, ces mots de sympathie sont devenus essentiels, un vrai remontant. Je les lisais comme je mange du chocolat, avec parcimonie, en faisant attention de ne pas ouvrir toutes les lettres en même temps pour toujours en avoir une sous la main lorsque le moral était au plus bas. Ton parc est devenu un lieu de recueillement. Nous l’avons entouré de toutes ces jolies cartes et fleurs reçues pour nous réconforter. C’était beau, généreux et plein d’amour. Savoir que tu étais dans les pensées des gens et que tu continuais à vivre, d’une certaine manière, dans leur cœur était un réel soulagement.
