
Tes frères font face à la mort
Je suis assise dans la salle d’attente de la maison de la santé. Mathis est sur mes genoux. J’ai pris un rendez-vous chez le pédiatre pour ses problèmes au niveau du système digestif. Une maman tenant son bébé dans les bras patiente à notre droite. Je vois dans les yeux de ton frère qu’il pense à toi en le regardant. Il me dit : « C’est comme Margaux, maman ». Je lui réponds : « Oui mon amour, c’est comme ta petite sœur ».
Je me souviens de ta première rencontre avec tes frères chez grand-papa et grand-maman. Ils s’y trouvaient car papa était venu nous chercher à l’hôpital. Arrivés à la maison, il neigeait. Tu étais emmitouflée dans la couverture de ton siège auto. La porte de la maison s’est entrouverte et j’ai entendu des deux frères. « La petite sœur ! La petite sœur ! La petite sœur ! ». Ils étaient tellement impatients de te rencontrer et tellement fiers d’être devenus grands. J’ai vu la joie que tu as provoqué en eux. Ils sautaient sur place. Thibaut t’a fait une caresse timide au visage et Mathis t’a embrassé. Le bonheur était partout autour de toi.
Ton départ inattendu a été très violent pour eux, ma chérie. Ils n’ont pas compris. Moi non plus d’ailleurs. Cette incompréhension sur la cause de ton décès provoque tellement de douleurs en nous. Ta mort était si soudaine et nous ne l’avons pas vue venir. Tes frères t’ont entendu rire aux éclats le matin du 11 mai 2021 pour la dernière fois. Au retour de la crèche, tu n’étais plus là. Confrontés bien trop tôt à la mort et qui plus est, à la tienne, celle de leur petite sœur adorée, ils ont vécu un traumatisme. Malgré leur capacité à vivre dans le moment présent, leur détresse revient souvent les perturber.
Le jour de l’incident, ils ont perçu ma panique lorsque j’ai reçu le premier coup de téléphone, ils ont perçu la panique de grand-papa et de grand-maman pendant que papa et moi nous nous trouvions à ton chevet. Ils ont patienté avec beaucoup de courage et ont attendu de longues heures avant d’obtenir des nouvelles. Mathis demandait régulièrement à grand-maman :
- Elle est morte Margaux, hein ?
- Non, Mathis, ta petite sœur se bat.
Toute l’après-midi, nous nous sommes accrochés à l’espoir d’une issue heureuse. Assise à tes côtés, ton petit corps branché aux machines, je te murmurais : « Bats-toi, ma chérie. Bats-toi ! Tu es forte ! Tu vas y arriver ! ».
Omi a quitté son travail et a annulé tous ses rendez-vous. Elle est venue aussi vite que possible dès qu’elle a su. Je l’ai eue au téléphone :
- Norah, dis-moi ce que je peux faire ?
- Maman, j’ai besoin de toi ! Margaux ne va pas bien. Viens vite !
Lorsqu’elle est arrivée en Valais, Omi ne savait pas trop où aller, ni comment se rendre utile. Tu étais sur le point d’être transférée à l’hôpital de Berne. Je devais t’accompagner lors du vol en hélicoptère. Opi lui a alors proposé de rejoindre les garçons chez tes grands-parents. Elle s’y est rendue et je suis soulagée de savoir qu’elle était présente auprès de tes deux grands frères au moment de l’annonce de ton décès. Les médecins avaient tout essayé, tout tenté, mais tu étais déjà partie depuis un long moment. Le combat était perdu.
J’ai envoyé un message à Omi avec une photo de ton petit corps sans vie dans les bras de papa. Tu donnais l’impression de dormir. Tu étais paisible. J’ai écrit: « Margaux s’est envolée au pays des étoiles ». Quand Omi s’est mise à pleurer, les garçons ont compris. Tu étais partie. Tu n’allais plus revenir. Ils ont pleuré toutes les larmes de leur corps dans ses bras. Elle les a serrés au plus proche de son cœur. Toi, leur petite sœur, celle qui les avait rendus si joyeux au mois de janvier, tu étais morte !
La mort, qui avait frappé Georges notre poisson nettoyeur en février dernier, a chamboulé tes frères. C’était leur premier contact avec elle. Ils ont perçu son côté irréversible et ont été profondément bouleversés. La disparition de Georges, leur poisson bien aimé, a soulevé les premières angoisses liées à la mort. Mathis m’a questionnée :
- Maman, tu ne vas pas partir au ciel comme Georges, hein ? Et Ginger non plus ?
- Je suis jeune. Je ne vais pas partir tout de suite. On vieillit et quand notre corps est usé, il meurt. Le mien est encore jeune et en bonne santé. Ton chien partira un jour c’est sûr. Elle est âgée. Mais, tu sais, elle a eu une belle vie.
- Je ne veux pas qu’elle s’en aille.
- Je sais, mon chéri, mais c’est comme ça la vie. On naît, on grandit, on vieillit et, un jour, on meurt.
Deux mois plus tard, c’est toi qui mourrais.
- Mais maman, Margaux c’était un bébé. Elle n’était pas âgée !
- Je sais, mon amour. Je t’ai dit que les personnes qui partent au ciel sont âgées. Mais parfois, ça arrive même aux bébés, aux enfants et aux jeunes adultes. Les maladies, les accidents tuent aussi, pas seulement la vieillesse.
Ce constat était effroyable ! Tout le monde pouvait mourir n’importe quand. La mort ne prévenait pas, elle frappait.
Un soir, j’ai raconté l’histoire des animaux qui comparent leur taille. Et Thibaut perplexe a demandé :
- Dis maman, pourquoi tu es plus grande que nous ?
- Je suis plus grande, car je suis déjà une adulte. Mais j’ai arrêté de grandir et vous, vous allez bientôt me rattraper.
Mathis s’est mis à sangloter :
- Je ne veux pas grandir, je ne veux pas que tu deviennes vieille ! Je ne veux pas que tu partes au ciel, toi aussi !
Les garçons craignent d’être abandonnés. La mort leur fait peur. Ils perçoivent tes signes, les papillons, les oiseaux, … . Mais cela ne semble pas être suffisant.
- Je veux la revoir pour de vrai Margaux, maman !
- Moi aussi, Mathis, si seulement on le pouvait!
Leur souffrance est grande. Pour l’un, elle est plus intérieure. Pour l’autre, elle est plus extérieure. Cette peine n’est pas constante comme chez nous, mais elle refait surface de temps en temps. Tu leur manques, ma chérie ! Tu manques à ta famille!
