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Une tulipe dans un pré

2 mai 2023. Aloïs dort. C’est l’heure de sa sieste. Mathis et Thibaut sont à l’école. Je pense à ton arrière-grand-père, mon grand-papa. Grand-père F.

Je me souviens. Il est décédé il y a exactement une année. Le 2 mai 2022. Aujourd’hui est un jour particulier. Une date qui comme le 11 fait partie d’une liste obscure. Une date qu’on ne peut oublier. Une date qu’on ne peut effacer. Je relis quelques pages de mon journal. Celles de son enterrement. C’était le 10 mai 2022. La veille de la date de ton décès.

« Grand-père F. est mort. Il s’est suicidé. Nous sommes le 10 mai 2022. Il fait beau. La météo est douce. Le ciel est bleu. Le soleil, étincelant. Ça ne va pas. Pas du tout. Enfin pas avec l’atmosphère du jour. Tout est sombre. Triste. Morose.

Nous nous sommes affairés pendant une semaine avec toute la famille pour faire de ce jour, un magnifique hommage à celui que nous avions l’habitude d’appeler « grand-papa ».  Des obsèques à la hauteur de la personne qu’il était. Droit. Fier. Gentil. Généreux. Soucieux. Il aimait la vie. Un bon vivant !

Aujourd’hui, je m’apprête à dire au revoir à mon grand-papa. Ton arrière-grand-père, ma chérie. Ce grand-papa dont rêve chaque petite fille, tu ne l’as pas connu.

Il a souffert de ta disparition. « Pourquoi elle ? Et pas moi ? » Il ne t’a pas connue sur terre. Mais il t’a reconnue dans les étoiles. Vous êtes ensemble. C’est certain. Le jour de ton enterrement, il est venu me soutenir et m’insuffler l’énergie nécessaire pour affronter les terribles journées qui allaient suivre. Il m’a serrée si fort dans ses bras. Un roc. Un pilier. Sa douce et ferme étreinte m’a fait tant de bien.  C’était la dernière avec ce dévoué et indestructible grand-papa. La dernière… Si j’avais su. C’était le 15 mai 2021.  

Une année plus tard, le 2 mai 2022, il a décidé de partir pour un autre monde. Celui dans lequel tu te trouves. Je me rappelle. Omi a essayé de m’appeler pour m’annoncer son départ. Je n’ai pas répondu. Je m’affairais en cuisine avec mes casseroles et mes plaques de cuisson. Papa a décroché. J’ai vu dans son regard que quelque chose n’allait pas. Un soupir. Un cri. « Non, ce n’est pas vrai… », une main sur la tête. J’ai compris. C’était lui. Grand-père F. avait des soucis de santé depuis plusieurs semaines. J’ai d’abord pensé que ses deux caillots dans la tête avaient rompu. Je n’aurais jamais pu imaginer un suicide. Mais il l’a fait. Vivre sans être entièrement maître de son corps était pour lui impossible. Impensable. Rester digne. Jusqu’au bout.  Rester droit et fier. Je le reconnais. »

Je revois ma tristesse lorsque j’ai appris. La douleur de son geste. Le choc. La brutalité. L’inattendu. J’étais bouleversée. Je repense à l’année qui vient de s’écouler. Mon grand-papa. Je ne l’oublie pas. Mais j’y pense moins. De temps en temps, certains souvenirs me reviennent. Le temps d’un voyage en voiture, lorsque je m’approche d’un endroit qu’il appréciait. Dans la serre, lorsque je jardine avec tes frères. Aujourd’hui, pour cette date si particulière.  C’est occasionnel. J’ai fait mon deuil. J’ai accepté.

Toujours cette même photo au salon, en face du canapé. Une photo de toi avec ton pull blanc à pois. Mon regard s’y pose à chaque fois que je t’écris. Comme si tu allais me répondre. Mais rien. Tu es immobile. Toujours. Pour toujours.

Pour chacune des journées de cette deuxième année sans toi, tu étais là. Présente. Dans un coin de ma tête. Un repas à table avec tes trois frères et ma poitrine se resserre. Les voir réunis, c’est voir l’absence de leur sœur. Un départ en vacances et mon corps se crispe. Un siège vide dans la voiture. Une torture. Chaque seconde, chaque minute, chaque heure, je pense à toi. Au manque viscéral. A ton absence. Un détour au magasin et mon estomac se retourne. Des habits de petites filles. Des poussettes. Des femmes enceintes. Une sortie au parc et mon cœur se met à saigner. Des petites filles de ton âge. Des petites filles de l’âge que tu aurais dû avoir. Des petites filles qui sortent de l’école. Une maman qui appelle sa petite. Des bambins qui rient, courent, jouent, pleurent.  Des enfants qui vivent. Une tulipe dans un pré. Un nuage. Une coccinelle. Tout me rappelle ta vie. Tout me rappelle ta présence. Impossible de ne pas y penser. Impossible d’accepter.

88 ans. C’est une longue vie. Remplie. Accomplie. Ainsi va la vie. La tienne ne l’était pas. Courte. Inachevée. Injuste. Ta mort est intolérable. Insupportable. Le deuil de toi est impensable. Tout simplement impossible. J’ai accepté de vivre dans la douleur la possibilité d’être heureuse mais je n’accepterai jamais de t’avoir perdue. Ton décès laissera à jamais une blessure béante dans mon cœur. Une douleur qui s’apprivoise.  Une douleur qui persiste. Une douleur qui se transforme. Une douleur qui varie. Capricieuse. Imprévisible. Changeante. Au fil des jours. A la mesure du temps qui passe. 

Attristée par sa disparition mais révoltée par le tienne. Un départ précipité. Inadmissible. Illogique. Odieux. Je comprends son geste. Je comprends sa mort. Mais la tienne, je ne la comprends toujours pas. 

Tendres et douces pensées pour toi grand-papa et pour tous ces grands-pères qui veillent sur leurs petits enfants depuis les étoiles. 

Auteur

norah.siegenthaler@bluewin.ch
Je m'appelle Norah Simon. Je suis née le 30 octobre 1989 à Lausanne. J'ai suivi une formation d'enseignante primaire à la Haute Ecole Pédagogique de Lausanne. J'ai toujours apprécié la lecture et l'écriture. Depuis le décès de ma fille, j'y ai trouvé un refuge, un moyen d'évacuer mon trop-plein d'émotions, un véritable exutoire.